jeudi 11 janvier 2018

Musset joueur d'échecs

La Nouvelle Quinzaine Littéraire consacre une bonne partie de son numéro 1185 (sorti le 15 décembre 2017) au jeu d'échecs.

Marcel Duchamp jouant aux échecs en couverture du numéro 1185

Il est rare que les échecs quittent les revues spécialisées, et je ne peux que féliciter et remercier M. Eddie Breuil pour cette initiative.

Au sommaire

•  Musset, joueur d'échecs par Jean-Olivier Leconte (Maître FIDE) ;
•  Les échecs font partie du patrimoine mondial de l'humanité. Entretien avec Judith Polgar par Eddie Breuil (co-directeur éditorial et joueur d'échecs) ;
•  Jeux Barbares par Franck Colotte (enseignant-chercheur à l'Université de Luxembourg). Réflexion sur le " Joueur d'échecs" de Stefan Zweig ;
•  De la littérature échiquéenne par Eddie Breuil.

La Fédération Française des Échecs en parle également sur son site internet.

Vous pouvez encore trouver la revue en kiosque pendant quelques jours.
Après il faudra la commander en ligne.

Comme vous pouvez le voir j'ai rédigé pour ce numéro un article au sujet d'Alfred de Musset joueur d'échecs.
Une facette méconnue du poète qui a fréquenté régulièrement le Café de la Régence pendant au moins une vingtaine d'années.


dimanche 24 décembre 2017

Jugement d'expropriation

J'ai déjà mentionné à plusieurs reprises l'expropriation du Café de la Régence au début du second Empire. Depuis plus d'un siècle les différents gouvernements souhaitaient prolonger le rue de Rivoli et assainir le quartier du Palais-Royal en y détruisant les rues de ce quartier plein de taudis.

Ici j'en fais mention du chapitre 15 de mon livre, et un peu avant j'avais reproduit le texte du factum d'expropriation, véritable inventaire du café de la Régence.

La Révolution de 1848 a peut-être facilité le mouvement avec la destruction du Château d'Eau de la place du Palais-Royal. Voir ici à quoi ressemble la place en 1849.

En tout cas, en 1853 c'est une bataille judiciaire qui se termine pour le propriétaire des lieux, Claude Vielle.

A noter que dans l'article il est indiqué :
Au Café de la Régence s’engagèrent ces parties jouées pendant des mois entiers par un joueur résidant à Londres et par un autre joueur demeurant à Paris.

Il s'agit très probablement des deux parties par correspondance engagées entre Paris et Londres et débutées en 1834 au Cercle des Panoramas (et non au Café de la Régence). Ce n'est pas "un joueur" mais un groupe de joueurs qui étaient concernés par cette partie.

Source Gallica.

Le Nouvelliste, quotidien politique, littéraire, industriel et commercial
25 août 1853

Chronique judiciaire

Prolongation des arcades de la rue de Rivoli – Le Café de la Régence


Le jury d’expropriation a rendu samedi sa décision dans la quatrième catégorie des propriétés nécessaires à la prolongation des arcades de la rue de Rivoli.
L’un des plus anciens et des plus curieux établissements de la capitale va disparaitre, c’est le café de la Régence, dans lequel se réunissent chaque jour les personnes qui font leurs délices du jeu d’échecs. En 1718, c’était un modeste café, qui emprunta son enseigne au pouvoir nouveau, représenté par le duc d’Orléans. Pendant ce temps-là Philidor naissait. Ce fut en 1776 que l’établissement, à l’aise dans la maison reconstruite, prit ce développement qui ne s’est jamais arrêté. Là se rendait presque chaque jour l’auteur de Blaise le Savetier et du Sorcier, l’auteur de l’Analyse des Échecs ; il venait s’asseoir au milieu de ses nombreux admirateurs, qui disaient de lui en l’entendant débiter de vulgaires propos : « Voyez cet homme-là : il n’a pas le sens commun, c’est tout génie ! ».

Au Café de la Régence s’engagèrent ces parties jouées pendant des mois entiers par un joueur résidant à Londres et par un autre joueur demeurant à Paris.

Le propriétaire du café de la Régence refusait les offres de la Ville. Celle-ci lui disait : « Voici 60.000 fr. pour votre dérangement. Je vais vous donner un asile au coin de la rue de Rohan, et dans quinze mois je m’engage à vous rendre sur la place du Palais-Royal, désormais plus brillante et plus belle que jamais, un espace de trois arcades, dans lequel vous pourrez vous étendre à l’aise. C’est à peine si vous aurez le temps de vous apercevoir du déplacement. L’asile héréditaire de votre gloire vous sera bientôt rendu, et vous y aurez au même prix qu’aujourd’hui pendant douze ans, durée de votre bail, une location d’une valeur double. »

Le propriétaire du café de la Régence répondait qu’il ne pouvait accepter une pareille situation. Un changement pendant dix-huit mois, c’était sa ruine. Il posait même des conclusions par lesquelles il demandait acte de l’engagement par lui pris de ne jamais rétablir le café de la Régence. Sur l’opposition de Me Picard, avoué de la Ville, qui persistait dans ses offres, M. Lagrenée, magistrat-directeur du jury, a déclaré qu’il ne pouvait donner acte de pareilles conclusions. M. Vielle, propriétaire de l’établissement, a soutenu que la demande de 300.000 fr. qu’il faisait en réponse à l’offre de 60.000 fr. était insuffisante et ne le couvrirait pas de ses pertes.
Le jury lui a alloué 140.000 fr.

vendredi 22 décembre 2017

Paris Illustré en 1876, le guide de l'étranger et du parisien

Voici un témoignage sur le Café de la Régence vers 1870. Dans la préface de ce guide, l’auteur, Adolphe Joanne, indique que cette troisième édition était prête en 1870, mais un événement chamboula ses projets :

« Cette troisième édition de Paris illustré, qui avait coûté plus d’une année de travail, était sous presse lorsque l’empereur Napoléon III déclara la guerre à la Prusse. »

Aussi il est difficile de savoir quand l’article sur le Café de la Régence a été rédigé. Est-ce sous Napoléon III ? Juste après la guerre et la Commune ?
Un élément peut nous éclairer : il est fait mention de la présence de Neumann. Le très fort joueur d'échecs Gustav Neumann quitte Paris en 1870 quand les bruits de bottes se font entendre. Et pour cause, Neumann est prussien.

Gustav Neumann

Mais l’article est intéressant, car il livre quelques détails pratiques sur l’organisation des parties dans le Café. Et une petite phrase, qui semble anodine, donne le ton au sujet de Paul Morphy.
Ce dernier est forcément français et cela rejoint le ton de cet article de la revue La Stratégie.

PARIS ILLUSTRE en 1876
Guide de l’étranger et du parisien
Par Adolphe Joanne – Paris, 3ème édition

Le livre se trouve sur le site Gallica.


LES ÉCHECS

Paris est peut-être, après Londres, la ville où les échecs sont l’objet du culte le plus passionné, ce qui tient sans doute à cette particularité qu’il a été le théâtre des exploits des quatre plus grands joueurs qu’aient vus naître le XVIIIème et le XIXème siècle : Danican-Philidor, Deschapelles, Mahé de La Bourdonnais et Morphy, Français, celui-ci d’origine, et les trois premiers de naissance.

Les professeurs, leurs élèves et les amateurs se réunissent au café de la Régence (161, rue Saint-Honoré), et s’y livrent à des luttes émouvantes auxquelles assiste une nombreuse galerie, depuis midi jusqu’à minuit. Toutes les forces comme toutes les nationalités sont représentées dans cette enceinte, exclusivement consacrée aux récréations de l’intelligence et qui n’a donné accès aux billards qu’à titre de délassement de l’esprit.

Le prix de la partie varie entre 50 c. et 2 fr. La location de chaque échiquier, pour toute la durée d’une séance, est fixée à 40 c., dont les frais sont également partagés entre les deux adversaires.

À part quelques fâcheuses mais rares exceptions, une extrême courtoisie préside à ces réunions journalières, dont les habitués ont vieilli ensemble dans la satisfaction des mêmes goûts, et où les étrangers sont accueillis avec une hospitalité toute cordiale.

Parmi ceux que l’on peut avoir l’occasion d’y rencontrer, il faut nommer : MM. Neumann, A. de Rivière et Féry d’Esclands, lauréats du congrès international des échecs de l’exposition universelle de 1867, et auteur du dernier ouvrage (le Livre du Congrès) qui ait été publié sur les échecs ; Zamoïl Rosenthal (Polonais), le plus remarquable des joueurs rendant la pièce ; Baucher-Czarnowski (Polonais) ; Sivinski, François Devinck, ancien député de Paris ; Guibert ; Lequesne, non moins habile à faire et à démolir les problèmes qu’à créer les chefs-d’œuvre du joueur de flûte et de Pégase ; Hoffer (Allemand) ; Séguin-Mortimer (Américain) ; Boiron ; Dermenon ; Martin ; Saint-Léon ; de Maulevade ; Quentin ; Chapelle ; Wiart ; Delannoy, le fidèle et élégant traducteur poète des Psaumes de David ; le vicomte de Vaufreland ; le comte de Barbantane ; le marquis de Noé ; le prince de Villafranca et Valguarnera (compositeur connu sous le pseudonyme de Fabrice), etc.

La seule revue sérieuse sur les échecs est La Stratégie (20 fr. par an), qui parait le 15 de chaque mois depuis janvier 1867, et que rédige une société d’amateurs. Les deux ouvrages classiques, les meilleurs à la fois et les plus récents, sont : La Stratégie raisonnée des ouvertures du jeu d’échecs (24 fr.), publié en 1867, et Le Livre du Congrès (10 fr.), publié en 1869, dont il a été question tout à l’heure. Loin de s’exclure, ils se complètent plutôt en présentant l’accord de la théorie et de la pratique.

Tout ce qui se rapporte à la science des échecs (livres, échiquiers, pièces, diagrammes, etc ;) se vend chez Jean Preti, 72, rue Saint-Sauveur, qui donne des leçons à domicile à raison de 4 fr. de l’heure.


samedi 16 décembre 2017

Louis-Charles Mahé de La Bourdonnais, arrière-petit-fils du navigateur Bertrand-François Mahé de La Bourdonnais

Le chapitre 8 de mon livre est une tentative de biographie de Louis-Charles Mahé de La Bourdonnais.
Dans ce chapitre j'essaye de répondre notamment à 3 questions le concernant, car beaucoup d'erreurs ont été publiées et sont recopiées à son sujet.

1° Quelle est son lien de parenté avec le fameux navigateur La Bourdonnais qui donne son nom à une rue de Paris ? Est-ce son grand-père ? Son arrière grand-père ? Lui même entretient un flou à ce sujet.
2° Quel est son lieu de naissance ?
3° Quelle est sa date de naissance ?

Comme je l'indique dans mon livre, personne n’est parfait, il est possible que mes conclusions soient erronées. Et j’espère que quelqu’un d’autre prendra un jour la plume pour compléter cet essai biographique.

En tout cas, voici la réponse à cette première question de mon point de vue.

Quand on cite le nom de La Bourdonnais, c’est surtout à son ascendant auquel on pense, avec notamment une avenue de Paris qui porte son nom.


L’illustre ancêtre de notre joueur d’échecs se nomme Bertrand-François Mahé de La Bourdonnais (1699 – 1753), navigateur, nommé en 1733 gouverneur des îles de France et de Bourbon (aujourd’hui île Maurice et île de la Réunion), immortalisé par Bernardin de Saint-Pierre dans Paul et Virginie.
Il développe considérablement ces deux îles, ce qui le rend très populaire.

Mais son destin est tragique, car victime de jalousies il est embastillé lors d’un retour en France, et décède quelque temps après sa libération … innocenté.


Bertrand-François Mahé de La Bourdonnais, Arrière grand-père du célèbre joueur d'échecs.

Vous pouvez voir ci-après un arbre généalogique que j'ai constitué, des descendants du navigateur La Bourdonnais. Vous pourrez constater que cet arbre généalogique est différent de celui présenté par "l'association des amis de La Bourdonnais". Cette association n'a pas répondu à mes sollicitations.

En fait, la consultation de documents aux archives de Paris m’a permis d’éclaircir des zones d’ombres au sujet de la généalogie de La Bourdonnais, le joueur d’échecs.



Cette petite enquête généalogique est intéressante, car Bertrand-François Mahé de La Bourdonnais est la plupart du temps présenté comme le grand-père de Louis-Charles, notre joueur d’échecs.
Mais l’espace de temps entre son décès en 1753 et la naissance de Louis-Charles, près de 45 ans, soit environ 2 générations, laisse un doute qu’il convient de lever.

Pour être honnête, Louis-Charles Mahé de La Bourdonnais se présente lui-même comme étant le petit-fils du navigateur ce qui a dû entretenir la confusion.
Ainsi en 1827 à Paris, il fait publier un livre ayant pour titre « Mémoires historiques de B.-F. Mahé de La Bourdonnais, gouverneur des îles de France et de Bourbon, recueillis et publiés par son petit-fils ».



En fouillant un peu, le doute s’installe, car dans la revue Le Palamède de janvier 1842, qui publie des extraits des séances du conseil colonial de l’île Bourbon, des 4 et 8 décembre 1840, on peut y lire :
« L’arrière-petit-fils de l’illustre La Bourdonnais, forcé, par une maladie cruelle, d’interrompre les travaux qui lui assuraient une existence honorable, fait un appel à la reconnaissance de la colonie. » 

Lors de mes recherches sur Louis-Charles Mahé de La Bourdonnais, j’ai échangé quelques courriers avec les archives de la ville de Saint-Malo  qui me communiquèrent une référence très intéressante que je ne connaissais pas à l’époque :
« Biographie Bretonne – Recueil de notices sur tous les Bretons qui se sont fait un nom, par Prosper Jean Levot – Paris 1857 ».
L'article relatif à La Bourdonnais (joueur d'échecs) donne quelques précisions sur son ascendance.

Bertrand-François Mahé de La Bourdonnais, le navigateur, lors de son deuxième mariage a plusieurs enfants dont un fils, Louis-François Mahé de La Bourdonnais (1743 – 1789) lieutenant des chasses du Roi.
Ce dernier épouse Marie-Josèphe-Françoise-Isabelle-Honorade O’Friell.
Ils ont notamment pour enfant Pierre-Philippe-Charles Mahé de La Bourdonnais, né le 9 novembre 1773.

Archives de Paris - 26 février 1769 mariage des grands-parents de notre joueur d'échecs à l'église Saint-Sulpice à Paris. 
NB : ceci permet de corriger mon arbre généalogique ci-dessus où j'indique que le mariage daterait d'environ 1770. Il est aussi indiqué que Louis-François a 22 ans, ce qui le fait naître en 1747 et non 1743.

Nous arrivons enfin à la fin de notre petite enquête généalogique.
Ce Pierre-Philippe-Charles Mahé de La Bourdonnais se marie le 16 avril 1796 avec Mlle Jeanne-Françoise Bunel, originaire de Louvigné-du-Désert (Ille-et-Vilaine), où il est alors en cantonnement comme capitaine au 3ème bataillon de la 28ème demi-brigade.
Il s’agit des parents de notre joueur d’échecs.

Si vous avez bien suivi, vous noterez que Louis-Charles Mahé La Bourdonnais est donc en fait l’arrière-petit-fils du célèbre navigateur.
Mais alors d’où vient la confusion ?

Comme vous pouvez le voir dans l’arbre généalogique ci-dessus, le joueur d’échecs a un oncle portant le même prénom que lui, Louis-Charles capitaine de vaisseau de la République Française, accessoirement petit-fils du grand navigateur.
On trouve sa trace dans plusieurs documents aux archives de Paris.
Il semble être décédé à Toulon en 1802 (un point à vérifier - j'indique circa 1800 dans l'arbre ci-dessus).


Archives de Paris - Document daté du 13 juin 1789.
On voit apparaître (souligné en rouge par mes soins) le prénom, nom et qualité de l'oncle du joueur d'échecs. Surprise, il s'appelle Louis-Charles Mahé de La Bourdonnais, lieutenant des vaisseaux du Roi.

En conclusion, la réponse à la première question est :
Le joueur d'échecs Louis-Charles Mahé de La Bourdonnais est sans aucun doute l'arrière-petit fils du navigateur Bertrand-François Mahé de La Bourdonnais.

samedi 14 octobre 2017

La table de Bonaparte

En 2012 j'ai posté un article au sujet de la table de Bonaparte au Café de la Régence.
Plus exactement la fameuse table où Bonaparte aurait joué aux échecs au Café de la Régence.

M. Patrice Belluire, que je remercie au passage, m'a communiqué une référence, que je ne connaissais pas, où apparaît la table de Bonaparte et où il est possible d'entrevoir l'intérieur du Café de la Régence à la fin des années 1930.
Il s'agit du livre "Chessmen" édité en 1937 que je me suis procuré dans une petite libraire parisienne (un exemplaire signé par l'auteur M. J.Maunoury dédicacé à l'éditeur Harcourt !).


En page 59 du livre il est possible de voir cette photo :


La table est bien mise en évidence dans le café.
Et une plaque porte le texte suivant :

"Table sur laquelle
Bonaparte 1er Consul
jouait aux Échecs au Café de la Régence
en 1798"


Je n'ai toujours pas d'information sur le devenir de la table après la disparition du Café de la Régence.
Mais M. Patrice Belluire pensait avoir lu quelque part que l'acteur Jean Marais en avait fait l'acquisition. Quelqu'un aurait-il des informations à ce sujet ?

Revoici une photo que j'ai déjà publiée de Jean Marais avec la table dans les années 1950.
Un échiquier a été ajouté et la plaque (au sol) n'est plus la même.


Une autre question que l'on peut se poser au sujet de cette table concerne son authenticité.
Bonaparte a-t-il joué sur cette table ? Est-ce un simple attrape touriste ?

Voici la réponse de Saint Elme Le Duc dans un article écrit en 1853 et publié en 1861 dans la revue "La Nouvelle Régence". Il parle de l'ancien Café de la Régence, Place du Palais-Royal.



« (…) Dans le café de la Régence proprement dit, il y avait vingt-deux tables et neuf guéridons. Souvent, afin de gagner de la place dans le fond du café, là où de préférence se tenaient les joueurs d’Echecs, on unissait deux tables par une coulisse en fer blanc, ce qui permettait de mettre trois échiquiers sur deux tables. Je me souviens encore que dans la Régence était une table de marbre sur laquelle on lisait :

Table où Napoléon 1er consul
Joua aux Echecs. Café de la Régence



Mais ces mots, gravés dans les premiers mois de 1853 seulement sur une petite plaque en argent, contenaient, il me semble, une erreur historique. C’est dans certains jours de 1792 , 93, 94, 95, particulièrement pendant la disgrâce que lui fit éprouver le conventionnel François Aubry, membre du comité du salut public, chargé de la partie militaire, puis de la direction de la force armée, etc., etc., etc., que Napoléon, né en 1769, ayant alors vingt et quelques années et déjà le grade d’adjudant-général, mais dans un état très voisin de la misère (il portait alors ce que les militaires nomment des bottes à soupape), vint à la Régence jouer aux Echecs.

Il y a une soixantaine d’années de cela. Si quelque témoin survivant l’a vu, ce témoin doit avoir plus de quatre-vingts ans. Mais ce témoin n’existe pas. D’ailleurs, le jeune officier, auquel dans ce temps-là on ne faisait aucune attention, a joué tantôt à une place tantôt à une autre ; il n’avait pas là son tabouret ni sa table, comme plus tard aux Tuileries il a eu son trône ; par conséquent chaque table de la Régence a un droit égal à dire que c’est sur elle qu’il joua. Je pourrais tout aussi bien vous montrer la table où (c’est-à-dire sur laquelle) suivant la belle, aimable et lettrée Lyonnaise Pernette du Guillet :

Amour avecques Psyches,
Qu’il tenoit en sa plaisance,
Jouoit ensemble aux Eschets
En très-grand’ resjouissance.

On me dirait à cela que la tradition de ce fait n’a pas été transmise d’âge en âge aux habitués de la Régence. J’en conviens, aussi dis-je qu’il serait quelque peu téméraire d’affirmer que l’on a vu la table de l’Amour et de Psyché, comme il l’est, je crois, de dire que c’est sur ladite table à plaque d’argent de la Régence qu’a joué le disgracié de François d’Aubry. N’importe, après tout, que ce soit sur cette table ou sur une autre, n’importe que les béants le croient, le fait est que le héros futur, le futur Empereur des Français, roi d’Italie, protecteur de la Confédération du Rhin, médiateur de la Confédération Suisse, régénérateur de la Pologne, etc., etc., etc., est venu jouer aux Echecs à la Régence, officier, oui, mais consul, non. Son ombre y revenait tous les jours ; la voilà même encore devant mes yeux. Oui, c’est bien sa tête sérieuse, et comme dans sa jeunesse, maigre, jaune et à longs cheveux noirs. (…)  »


jeudi 28 septembre 2017

Le personnel du Café de la Régence en 1920

Claude Geiger m'a envoyé une nouvelle photo du Café de la Régence trouvée sur le site Delcampe il y a quelques temps.
C'est un document que je ne n'avais jamais vu auparavant et je le remercie beaucoup de nous faire partager cette découverte.


On y voit donc le personnel posant devant la porte d'entrée principale.
Si la date de 1920 est correcte, alors il me semble opportun d'émettre l'hypothèse suivante :

L'homme au chapeau est probablement le propriétaire du lieu.
C'est donc peut-être Lucien Lévy, le propriétaire du Café de la Régence depuis 1903.
L'homme semble assez âgé, ce qui collerait avec sa date de naissance en 1864.


J'ignore à ce jour qui était le propriétaire du Café de la Régence en 1920.
Mais c'est avec certitude que je sais qu'il s'agissait de Lucien Lévy à la fin de l'année 1918.

Par contre, rien ne ressemble de près ou de loin à un jeu d'échecs sur cette photo...

Mise à jour du 3 octobre 2017

Dans un commentaire posté sur cet article, Monsieur Luc Michiels a indiqué un détail que je n'avais absolument pas remarqué auparavant sur cette photo. Merci pour cet œil de lynx !
On distingue nettement une tour de chaque côté de la porte ainsi que des pions.
Plus haut je pense distinguer une autre pièce d'échecs, mais celle-ci a été coupé sur la photo.


Pas de doute, nous sommes bien au Café de la Régence !

mercredi 27 septembre 2017

Saint-Amant ne se laisse pas faire

Saint-Amant ne se laisse pas faire

Je vais essayer de remettre régulièrement des articles au sujet du Café de la Régence ou bien des personnes qui ont fait vivre ce lieu.
Donc en cherchant dans la masse d'archives que j'ai accumulée pour écrire mon livre sur le Café de la Régence, je suis tombé sur une affaire judiciaire.
Celle-ci concerne Saint-Amant et peut nous sembler assez incroyable par sa nature.

Saint-Amant en 1842

Nous sommes en été 1843.
Saint-Amant est revenu de Londres où il y passe du temps en avril mai presque chaque année pour vendre du vin de Bordeaux.
Au printemps 1843 il en a profité pour jouer un match d'échecs contre Staunton.
Match qu'il remporte sur le score de 3,5 à 2,5.
Dans quelques mois commencera le match revanche qui se terminera par une sévère défaite de Saint-Amant. Et entre les deux nous voyons que Saint-Amant ne se laisse pas faire...

Source Gallica

En page 3 du "Constitutionnel" du jeudi 31 août 1843 on peut lire ceci à la rubrique "Bulletin des tribunaux"

Source Gallica

Théâtre de l'Opéra - Changement d'affiches - Le tribunal de commerce est saisi d'une demande formée contre le directeur de l'Opéra par M. Fournié de Saint-Amant, qui réclame la restitution du prix d'une stalle de parterre et 20 fr. de dommages-intérêts, parce que, lors de la représentation de Robert-le-Diable, donnée le dimanche 20 août, l'administration de l'Opéra aurait substitué M. Marié à M. Duprez, qui avait été indiqué par les affiches.
Maître Schayé représentera M. Fournié Saint-Amant, et Maître Durmont plaidera pour M. Léon Pillet, directeur de l'Opéra.

Comment se termine cette affaire ?

Le journal "Le Ménestrel" (journal de musique) du 3 septembre 1843 nous donne quelques détails en page 3. En tout cas je n'ai pas trouvé de suite après l'explication du Ménestrel ci-dessous.
Saint-Amant a peut être arrêté là sa démarche judiciaire...

Source Gallica

VINGT FRANCS DE DOMMAGES-INTERETS

Un curieux procès vient d'être intenté au directeur de l'Opéra par un monsieur Fournier Saint-Amant.
La prétention de M. Fournier Saint-Amant est fort simple.
Il voulait aller à l'Opéra un dimanche soir, c'est bien naturel, entendre Duprez, cela va sans dire, et l'entendre dans Robert, ce qui est excusable.

Donc il s'achemine vers l'Académie royale de musique, achète une stalle de parterre, entre, s'assied, n'écoute pas l'ouverture, mais regarde lever la toile en homme qui se connait en musique.
La pièce commence.
Tout à coup M. Fournier Saint-Amant bondit sur une banquette:
"- Qu'est-ce que cela ! dit-il à son voisin
- ça ! c'est Robert
- Mais le chanteur ?
- C'est marié.
- Marié ? ... Ah ! c'est Marié !" Et il s'élance et ne fait qu'un bon de l'Opéra chez son huissier.

L'huissier était à la campagne. Il ne trouve que l'huissière à laquelle il raconte sa mésaventure: il avait consulté les affiches de spectacles à midi précis, au coin d'une rue: il s'était assuré que Duprez jouerait ce soir-là le rôle de Robert le Diable.
Il s'était rendu à l'Opéra sur la foi de l'affiche du coin de rue, et à la place de Duprez, c'est Marié qu'on lui donne, c'est Marié qu'on veut lui faire entendre ! Il n'entend pas ça !

Il formera une demande en dommages-intérêts contre le directeur de l'Opéra: 20 francs de dommages-intérêts, et le remboursement de sa stalle de parterre, cela va sans dire.
Nous ignorons ce que l'huissière répondit à son discours pathétique, mais vingt-quatre heures après le directeur de l'Opéra recevait une assignation à l'effet de comparaitre par devant le tribunal de commerce, pour s'y entendre condamner, etc, etc. etc.

Cette grave affaire a été appelée à l'audience de mardi dernier et remise à quinzaine.
Si le tribunal donne gain de cause à M. Fournier Saint-Amant et sanctionne le désappointement du plaignant, M. Marié n'en sera guère flatté.
Aussi assure-t-on que ce chanteur, pour éviter tout désagrément public, vient de proposer à M. Fournier Saint-Amant de se désister de sa plainte en lui offrant de sa propre bourse les 20 francs de dommages-intérêts.