mercredi 9 mai 2018

Les différentes migrations des joueurs d'échecs au Palais-Royal de 1918 à 1945...

M. Alain Barnier, que je remercie pour sa contribution, m'a communiqué un document intéressant.
Il s'agit d'un extrait d'un livre de poche
Collection La main Blanche, n° 19 ou 20 (le numéro ne figure pas non plus). Imprimeur Martin-Mamy, Crouan et Roques, Lille-Paris, vers 1944 / 1945.


Il est fait mention d'un "Café proche du Palais-Royal où se réunissaient les joueurs d'échecs".
Il s'agit très probablement du Café de la Régence.


Et c'est l'occasion pour moi d'indiquer quelques jalons historiques sur le déplacement des joueurs d'échecs au Palais-Royal de 1918 à 1945 environ.


En fin d'année 1918, c'est la crise au Café de la Régence. Le propriétaire d'alors, M. Lucien Lévy, se fâche avec les joueurs d'échecs de l'U.A.A.R. (Union Amicale des Amateurs de la Régence).


Le Café de la Régence en 1922

J'ai relaté cette affaire dans deux articles, ici puis .
Même les journaux de l'époque évoquèrent ce divorce !

Il fallait donc un nouveau local pour jouer aux échecs, et la tradition des cafés continua durant de longues années.
De 1918 à 1920, le jeu d'échecs se pratiqua à un jet de pierre du local historique, au Café de l'Univers.

Le Café de l'Univers dans les années 1930 (Delcampe)

Il existe toujours une brasserie à l'emplacement du Café de l'Univers.

A l'emplacement actuel du Café de l'Univers (Google map)

C'est à cet endroit que l'association des échecs du Palais Royal est créée.
Cette association succède à la défunte U.A.A.R.

Mais la migration n'était pas terminée, et en 1920 les joueurs d'échecs déménagèrent dans les jardins du Palais-Royal au Café de la Rotonde.
Café aujourd'hui disparu.


Le Café de la Rotonde dans le jardin du Palais-Royal en 1922 (Gallica).

En 1922, Alekhine (de dos au milieu de la photo) donna une simultanée à l'aveugle au Café de la Rotonde (Gallica).

Puis en 1931, avec la disparition de ce café de la Rotonde, les joueurs d'échecs se retrouvèrent quelques mètres plus loin au café restaurant le Véfour, ancien Café de Chartres, qui est de nos jours un restaurant réputé.



Et là, dernier soubresaut de notre histoire, le propriétaire du Café de la Régence accepta à nouveau les joueurs d'échecs.
Une partie de ceux-ci revinrent au Café de la Régence jusqu'à la fin de la deuxième guerre mondiale en 1945.
Après cette date, il n'y a plus rien au sujet des joueurs d'échecs au Café de la Régence.

Dans la revue "l'échiquier de Paris" il est mentionné en avril 1946 deux cercles d'échecs dans le quartier du Palais-Royal. On y retrouve l'association des Échecs du palais-Royal qui disparut au début des années 1950, mais également le fameux cercle parisien Caïssa :

« (…) Cercle Caïssa – Provisoirement installé au Café « Le Dauphin », Place du Théâtre Français (Métro Palais-Royal) et sous l’impulsion énergique et l’intelligente directrice direction de son active Présidente, Mme Le Bey Taillis, le Cercle « Caïssa » poursuit son activité avec le même brio que par le passé. (…)

Échecs du Palais-Royal
La Coupe d’Or 330, rue Saint-Honoré (VIIIème) (…)  »

dimanche 11 mars 2018

Gravure de Morphy à la Régence

Dans plusieurs articles, j'ai parlé de la célèbre simultanée de Paul Morphay qu'il a donné au Café de la Régence le 27 septembre 1858.

Dans son édition du 16 octobre 1858, Le journal "Le Monde Illustré" publia une gravure représentant l’événement. La voici :


M. Claude Geiger, que je remercie, m'a envoyé une variante de cette gravure que je ne connaissais pas.
C'est la même, mais elle est mise en couleur comme vous pouvez le voir.


Le texte indique : "Monsieur Morphy jouant à l'aveugle huit parties d'échecs, dans le Café de la Régence".
Il s'agit en fait d'une illustration datant des années 50/60 (sans plus de précisions) pour une réclame pharmaceutique du produit "Isonutrine".

Voici l'autre face du document.



Le texte en bas de la réclame est le suivant :

Collection des Cafés et Estaminets de Paris : "LA RÉGENCE"
Situé place du théâtre français (1), il doit son nom à la régence du Duc d’ORLÉANS à la mort de LOUIS XIV en 1715. Il sera ouvert en 1718. On y retrouve les philosophes DIDEROT, VOLTAIRE (2) et CHAMFORT. BONAPARTE s'y rendre également puis, plus tard, Alfred de MUSSET. Le peintre REGNAUT y pousse du bois au cours de tournois d'échecs mémorables, MORPHY joue à l'aveugle 8 parties d'échecs à la fois (voir gravure). En 1852 (3), il change d'emplacement tout en demeurant place du Théâtre Français.

Remarques :
(1) A l'origine le Café de la Régence se trouve sur la place du Palais-Royal dès la fin du XVIIème siècle. La plus ancienne trace que j'ai trouvée à ce jour date de 1691. Il s'appelait alors "Café de la Place du Palais Royal".

(2) Même si le nom de Voltaire est cité, plusieurs sources doutent fortement de la présence de Voltaire au Café de la Régence.
Par exemple :

« Nous avons des preuves de la fréquentation de Rousseau à la Régence. 
Pour celle de Voltaire, j’en doute fort et pour cause. 
Lui-même, en effet, a dit formellement : 
« Je n’ai jamais fréquenté aucun café » dans une lettre à Dorat du 6 août 1770. 
Si on le vit à la Régence, ce ne dut être qu’à son dernier voyage à Paris, et je ne crois pas que sa longue apothéose lui laissât alors le temps de descendre jusqu’au café.  »

Chroniques et légendes des rues de Paris – Édouard Fournier – Paris 1864 

(3) C'est probablement à la fin de l'année 1853 que le Café de la Régence est démoli Place du Palais Royal. Il réapparaît ensuite au cours de l'été 1855 au 161 rue Saint-Honoré, là où se jouera la simultanée de Morphy 3 années plus tard.   

dimanche 18 février 2018

Tricentenaire du Café de la Régence

Cette année, c'est le tricentenaire du Café de la Régence.
A l'occasion de ce tricentenaire, il serait bien que la mairie de Paris pose un panneau historique devant le 161 de la rue Saint-Honoré. J'en ai fait la demande et j'attends leur réponse...

Certes le café existait auparavant, mais sous un autre nom "Café de la place du Palais-Royal" et ce dès la fin du XVIIe siècle.

Louis XIV décède le 1er septembre 1715, et le pouvoir revient provisoirement à Philippe, duc d'Orléans. C'est ainsi que commence "La Régence" jusqu'en février 1723.
Et c'est probablement l'installation du Régent au Palais-Royal qui influence le propriétaire du Café à changer le nom de son établissement.

Voici une photo (non datée), qui est en ma possession.
Je pense qu'il est possible de la dater vers 1890.
Il est difficile de rater la pancarte sur la gauche avec la fameuse date de 1718.



Curieusement on trouve cette photo avec des personnages ajoutés.
Ci-dessous, l'heure indiquée par la pendule est la même, et c'est ce détail qui fait penser à une retouche d'image.


Vous pouvez jouer au jeu des 7 erreurs... Pour le moment j'ai trouvé 3 personnages ajoutés, il y en a peut-être d'autres (le couple sur la droite, et l'homme en haut-de-forme debout sur la gauche).

Il est également possible de remarquer le propriétaire du Café de la Régence, Joseph Kieffer.
Il est debout, sur le centre droit de la photo.


A comparer avec la photo qu'un de ses descendants m'a fait parvenir.


Pour terminer, voici un zoom sur l'entrée du Café qui permet de voir les pièces d'échecs sur le chambranle de la porte (si, si, en regardant bien :-))



jeudi 11 janvier 2018

Musset joueur d'échecs

La Nouvelle Quinzaine Littéraire consacre une bonne partie de son numéro 1185 (sorti le 15 décembre 2017) au jeu d'échecs.

Marcel Duchamp jouant aux échecs en couverture du numéro 1185

Il est rare que les échecs quittent les revues spécialisées, et je ne peux que féliciter et remercier M. Eddie Breuil pour cette initiative.

Au sommaire

•  Musset, joueur d'échecs par Jean-Olivier Leconte (Maître FIDE) ;
•  Les échecs font partie du patrimoine mondial de l'humanité. Entretien avec Judith Polgar par Eddie Breuil (co-directeur éditorial et joueur d'échecs) ;
•  Jeux Barbares par Franck Colotte (enseignant-chercheur à l'Université de Luxembourg). Réflexion sur le " Joueur d'échecs" de Stefan Zweig ;
•  De la littérature échiquéenne par Eddie Breuil.

La Fédération Française des Échecs en parle également sur son site internet.

Vous pouvez encore trouver la revue en kiosque pendant quelques jours.
Après il faudra la commander en ligne.

Comme vous pouvez le voir j'ai rédigé pour ce numéro un article au sujet d'Alfred de Musset joueur d'échecs.
Une facette méconnue du poète qui a fréquenté régulièrement le Café de la Régence pendant au moins une vingtaine d'années.


dimanche 24 décembre 2017

Jugement d'expropriation

J'ai déjà mentionné à plusieurs reprises l'expropriation du Café de la Régence au début du second Empire. Depuis plus d'un siècle les différents gouvernements souhaitaient prolonger le rue de Rivoli et assainir le quartier du Palais-Royal en y détruisant les rues de ce quartier plein de taudis.

Ici j'en fais mention du chapitre 15 de mon livre, et un peu avant j'avais reproduit le texte du factum d'expropriation, véritable inventaire du café de la Régence.

La Révolution de 1848 a peut-être facilité le mouvement avec la destruction du Château d'Eau de la place du Palais-Royal. Voir ici à quoi ressemble la place en 1849.

En tout cas, en 1853 c'est une bataille judiciaire qui se termine pour le propriétaire des lieux, Claude Vielle.

A noter que dans l'article il est indiqué :
Au Café de la Régence s’engagèrent ces parties jouées pendant des mois entiers par un joueur résidant à Londres et par un autre joueur demeurant à Paris.

Il s'agit très probablement des deux parties par correspondance engagées entre Paris et Londres et débutées en 1834 au Cercle des Panoramas (et non au Café de la Régence). Ce n'est pas "un joueur" mais un groupe de joueurs qui étaient concernés par cette partie.

Source Gallica.

Le Nouvelliste, quotidien politique, littéraire, industriel et commercial
25 août 1853

Chronique judiciaire

Prolongation des arcades de la rue de Rivoli – Le Café de la Régence


Le jury d’expropriation a rendu samedi sa décision dans la quatrième catégorie des propriétés nécessaires à la prolongation des arcades de la rue de Rivoli.
L’un des plus anciens et des plus curieux établissements de la capitale va disparaitre, c’est le café de la Régence, dans lequel se réunissent chaque jour les personnes qui font leurs délices du jeu d’échecs. En 1718, c’était un modeste café, qui emprunta son enseigne au pouvoir nouveau, représenté par le duc d’Orléans. Pendant ce temps-là Philidor naissait. Ce fut en 1776 que l’établissement, à l’aise dans la maison reconstruite, prit ce développement qui ne s’est jamais arrêté. Là se rendait presque chaque jour l’auteur de Blaise le Savetier et du Sorcier, l’auteur de l’Analyse des Échecs ; il venait s’asseoir au milieu de ses nombreux admirateurs, qui disaient de lui en l’entendant débiter de vulgaires propos : « Voyez cet homme-là : il n’a pas le sens commun, c’est tout génie ! ».

Au Café de la Régence s’engagèrent ces parties jouées pendant des mois entiers par un joueur résidant à Londres et par un autre joueur demeurant à Paris.

Le propriétaire du café de la Régence refusait les offres de la Ville. Celle-ci lui disait : « Voici 60.000 fr. pour votre dérangement. Je vais vous donner un asile au coin de la rue de Rohan, et dans quinze mois je m’engage à vous rendre sur la place du Palais-Royal, désormais plus brillante et plus belle que jamais, un espace de trois arcades, dans lequel vous pourrez vous étendre à l’aise. C’est à peine si vous aurez le temps de vous apercevoir du déplacement. L’asile héréditaire de votre gloire vous sera bientôt rendu, et vous y aurez au même prix qu’aujourd’hui pendant douze ans, durée de votre bail, une location d’une valeur double. »

Le propriétaire du café de la Régence répondait qu’il ne pouvait accepter une pareille situation. Un changement pendant dix-huit mois, c’était sa ruine. Il posait même des conclusions par lesquelles il demandait acte de l’engagement par lui pris de ne jamais rétablir le café de la Régence. Sur l’opposition de Me Picard, avoué de la Ville, qui persistait dans ses offres, M. Lagrenée, magistrat-directeur du jury, a déclaré qu’il ne pouvait donner acte de pareilles conclusions. M. Vielle, propriétaire de l’établissement, a soutenu que la demande de 300.000 fr. qu’il faisait en réponse à l’offre de 60.000 fr. était insuffisante et ne le couvrirait pas de ses pertes.
Le jury lui a alloué 140.000 fr.

vendredi 22 décembre 2017

Paris Illustré en 1876, le guide de l'étranger et du parisien

Voici un témoignage sur le Café de la Régence vers 1870. Dans la préface de ce guide, l’auteur, Adolphe Joanne, indique que cette troisième édition était prête en 1870, mais un événement chamboula ses projets :

« Cette troisième édition de Paris illustré, qui avait coûté plus d’une année de travail, était sous presse lorsque l’empereur Napoléon III déclara la guerre à la Prusse. »

Aussi il est difficile de savoir quand l’article sur le Café de la Régence a été rédigé. Est-ce sous Napoléon III ? Juste après la guerre et la Commune ?
Un élément peut nous éclairer : il est fait mention de la présence de Neumann. Le très fort joueur d'échecs Gustav Neumann quitte Paris en 1870 quand les bruits de bottes se font entendre. Et pour cause, Neumann est prussien.

Gustav Neumann

Mais l’article est intéressant, car il livre quelques détails pratiques sur l’organisation des parties dans le Café. Et une petite phrase, qui semble anodine, donne le ton au sujet de Paul Morphy.
Ce dernier est forcément français et cela rejoint le ton de cet article de la revue La Stratégie.

PARIS ILLUSTRE en 1876
Guide de l’étranger et du parisien
Par Adolphe Joanne – Paris, 3ème édition

Le livre se trouve sur le site Gallica.


LES ÉCHECS

Paris est peut-être, après Londres, la ville où les échecs sont l’objet du culte le plus passionné, ce qui tient sans doute à cette particularité qu’il a été le théâtre des exploits des quatre plus grands joueurs qu’aient vus naître le XVIIIème et le XIXème siècle : Danican-Philidor, Deschapelles, Mahé de La Bourdonnais et Morphy, Français, celui-ci d’origine, et les trois premiers de naissance.

Les professeurs, leurs élèves et les amateurs se réunissent au café de la Régence (161, rue Saint-Honoré), et s’y livrent à des luttes émouvantes auxquelles assiste une nombreuse galerie, depuis midi jusqu’à minuit. Toutes les forces comme toutes les nationalités sont représentées dans cette enceinte, exclusivement consacrée aux récréations de l’intelligence et qui n’a donné accès aux billards qu’à titre de délassement de l’esprit.

Le prix de la partie varie entre 50 c. et 2 fr. La location de chaque échiquier, pour toute la durée d’une séance, est fixée à 40 c., dont les frais sont également partagés entre les deux adversaires.

À part quelques fâcheuses mais rares exceptions, une extrême courtoisie préside à ces réunions journalières, dont les habitués ont vieilli ensemble dans la satisfaction des mêmes goûts, et où les étrangers sont accueillis avec une hospitalité toute cordiale.

Parmi ceux que l’on peut avoir l’occasion d’y rencontrer, il faut nommer : MM. Neumann, A. de Rivière et Féry d’Esclands, lauréats du congrès international des échecs de l’exposition universelle de 1867, et auteur du dernier ouvrage (le Livre du Congrès) qui ait été publié sur les échecs ; Zamoïl Rosenthal (Polonais), le plus remarquable des joueurs rendant la pièce ; Baucher-Czarnowski (Polonais) ; Sivinski, François Devinck, ancien député de Paris ; Guibert ; Lequesne, non moins habile à faire et à démolir les problèmes qu’à créer les chefs-d’œuvre du joueur de flûte et de Pégase ; Hoffer (Allemand) ; Séguin-Mortimer (Américain) ; Boiron ; Dermenon ; Martin ; Saint-Léon ; de Maulevade ; Quentin ; Chapelle ; Wiart ; Delannoy, le fidèle et élégant traducteur poète des Psaumes de David ; le vicomte de Vaufreland ; le comte de Barbantane ; le marquis de Noé ; le prince de Villafranca et Valguarnera (compositeur connu sous le pseudonyme de Fabrice), etc.

La seule revue sérieuse sur les échecs est La Stratégie (20 fr. par an), qui parait le 15 de chaque mois depuis janvier 1867, et que rédige une société d’amateurs. Les deux ouvrages classiques, les meilleurs à la fois et les plus récents, sont : La Stratégie raisonnée des ouvertures du jeu d’échecs (24 fr.), publié en 1867, et Le Livre du Congrès (10 fr.), publié en 1869, dont il a été question tout à l’heure. Loin de s’exclure, ils se complètent plutôt en présentant l’accord de la théorie et de la pratique.

Tout ce qui se rapporte à la science des échecs (livres, échiquiers, pièces, diagrammes, etc ;) se vend chez Jean Preti, 72, rue Saint-Sauveur, qui donne des leçons à domicile à raison de 4 fr. de l’heure.